#89 – La vélonomie, entraide et autonomie : le pouvoir des ateliers d’autoréparation

Dans cet épisode de Vélotaf, Claire Toubal partage son parcours, de son premier vélo à 30 euros à son engagement pour la promotion du vélo en France.

Elle raconte son immersion dans les ateliers d’autoréparation et comment ces lieux sont bien plus que de simples espaces de réparation.

Victor et Claire échangent sur l’importance de la « vélonomie » et du pouvoir émancipateur du vélo.

Un épisode inspirant sur l’autonomie, la mécanique et le collectif, au service d’une mobilité durable ! 🚲✨ 

Bonne écoute ! 

🔗 Retrouvez Claire et ses projets : https://www.linkedin.com/in/claire-toubal-07669575

Quelques citations pour vous mettre l’eau à la bouche !

« C’est cet objet qui est quand même finalement assez simple et qui ne nécessite pas de sortir de polytechnique pour pouvoir le maîtriser un petit peu. »

« On est dans un moment de l’histoire humaine où on est entouré d’énormément d’objets, de plus en plus techniques et complexes, et qu’on ne maîtrise absolument pas. »

« Les ateliers d’autoréparation, c’est un vrai pilier, parmi d’autres, du développement de la pratique du vélo en France. »

« Ça accompagne vraiment, pour moi, cette politique publique de développement de la pratique enfant. »

« Recyclage, c’est le fait de fondre et de refaire, alors que le réemploi, c’est le fait de poursuivre la vie d’un objet. »

« L’objet, il est en face de toi. Il est très concret et il change l’avis des gens. »

Grâce à ⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠Autoscript.fr⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠, je vous propose de retrouver la transcription de notre échange. Ca se passe sur ⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠https://bleen.be/velotaf⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠

Ce podcast animé par ⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠Victor Blanchard⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠ est proposé par ⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠https://bleen.be⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠⁠, et vous accompagne dans votre démarche pour vous mettre ou pérenniser votre pratique du Vélotaf.

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Lire la transcription

 Victor : Salut Claire et bienvenue sur Vélotaf. 

Claire : Salut Victor, merci. 

Victor : Avec plaisir. Ton aventure avec le vélo commence en 2016 avec l’association d’autoréparation de vélos Bredzel à Strasbourg.  

Claire : Exact.  

Victor :  D’où le jeu de mots. 

Claire : Ouais, le meilleur de tous. 

Victor : En 2018, tu prends le chemin de la capitale et tu dis… Tu deviens coordinatrice d’atelier à la cyclo-officine de Pantin en Seine-Saint-Denis. Tu prends également le poste d’administratrice bénévole du vélo national des ateliers d’autoréparation vélo et qui se nomme le recyclage. Encore un jeu de mots. Et en juin 2020, tu fais tes débuts à l’unique et prestigieuse FUB, la Fédération Française des Usagers de la Bicyclette. Tu es d’abord chargé de mission formation, puis chargé de mission génération vélo. Et en septembre 2023, après trois ans de travail acharné, tu décroches le poste de chargé de sécurité routière. Est-ce que cette description te convient ? Est-ce que tu souhaites corriger ou ajouter des choses ? 

Claire : Non, je crois que c’est tout à fait correct. Et dans le chemin, et dans les dates. Bravo. 

Victor : Parfait. Eh bien, écoute, je te propose de commencer par le commencement, à savoir l’association d’autoréparation de vélo Bretzel. Donc, est-ce que toi, tu faisais déjà du vélo un peu régulièrement avant d’arriver dans cet asso ? 

Claire : Alors, pas du tout. Enfin, en gros, je suis arrivée dans cet asso parce que je suis arrivée à Strasbourg. Donc, pour faire un master à Sciences-Po et que je me suis très vite rendue compte que les gens à Strasbourg font du vélo, quoi. Et aussi parce qu’en tant qu’étudiante de 22 ans qui débarque et qui quitte pour la première fois le domicile familial, les économies, c’est une vraie idée. Et donc, ne pas payer un abonnement de tram mais acheter un vélo à 30 balles en bourse au vélo, c’est quand même mieux. Donc, j’en faisais pas. En tout cas, j’en faisais plus parce que comme beaucoup de gens, j’ai fait du vélo petite et puis arrivé à l’adolescence, l’objet a parfaitement disparu de mes repères. Et puis, en tant qu’étudiante en licence à Paris, j’ai pas eu besoin de faire de vélo parce que de toute manière, j’avais ma petite carte Navigo greffée dans la main depuis la sixième. Donc, ça ne m’avait même pas traversé l’esprit. Et voilà. Donc, je me suis mise à faire du vélo à Strasbourg et donc très vite, puisque j’avais acheté un vélo à 30 euros, à avoir besoin de le réparer. C’est comme ça que je me suis retrouvée à Bretzel, le meilleur atelier de France, évidemment. 

Victor : Est-ce que tu peux nous expliquer un peu ce que fait cet assaut et c’est quoi en fait le principe d’un atelier d’auto-réparation de vélo ? 

Claire : Le principe, c’est assez simple. C’est de se dire qu’un vélo, c’est aussi parce qu’en France, mais comme dans plein d’autres pays, on a un gisement et un vivier de vieux vélos de nos parents, grands-parents, etc., qui traînent dans les caves et qui sont ressortis aussi. On a ces vélos qui ont besoin quand même d’être un peu retapés, d’être mis aux normes pour pouvoir rouler un peu sereinement. Et donc, les ateliers, ça sert à ça. Ça sert à venir apprendre à réparer soi-même. C’est cet objet qui est quand même finalement assez simple et qui ne nécessite pas de sortir de polytechnique pour pouvoir le maîtriser un petit peu. Et donc, dans un atelier d’auto-réparation, on retrouve des bénévoles, parfois même un ou des salariés quand il y a la possibilité, et surtout des pièces et des outils. Et le rôle des bénévoles, voire des salariés, c’est d’apprendre aux gens à faire et de leur expliquer comment faire pour réparer par eux-mêmes leur vélo et atteindre ce que nous, on appelle la vélonomie, donc l’autonomie à vélo. Et voilà. Et donc, c’est comme ça que je me suis retrouvée à Bretzel, parce que j’avais des problèmes avec mon vélo. 

Victor : Et est-ce que tu te considères comme vélonome aujourd’hui, alors ? 

Claire : En partie, parce qu’il y a quand même des choses que je sais faire maintenant qui sont vraiment ancrées, comme réparer des freins, un petit peu son dérailleur. Il y a toujours des choses qui m’échappent. Et c’est ça qui est intéressant, c’est qu’en fait, à l’atelier d’autoréparation, on peut y mettre l’énergie qu’on veut. Et si on a envie, tout à coup, de maîtriser l’entièreté du vélo et puis les différentes technologies qui existent. Je dis technologie, c’est un peu un terme abusif. J’entends pas technologie connectée. J’entends juste différents matériels. Mais voilà, on peut aller, dans ce niveau de détail, si on le souhaite. Et puis sinon, on peut juste apprendre à réparer ce dont on a besoin. Et voilà, donc je suis un peu vélonome, mais pas à 100%, et c’est pas mon objectif personnel. Et simplement, ce qui me paraît être important de dire, c’est que, et c’est ça, je trouve, un peu la puissance et l’essence des ateliers d’autoréparation de vélo, c’est qu’on est dans un moment de l’histoire humaine où on est entouré d’énormément d’objets, de plus en plus techniques et complexes, et qu’on ne maîtrise absolument pas. Je te mets au défi de réparer ton téléphone portable, ton frigo, alors qu’en fait, c’est devenu quand même assez vital. En tout cas, très présent et très prenant dans nos vies. Mais par contre, le vélo, en fait, c’est un des rares, en tout cas, un des objets sur lequel on s’organise collectivement, à hauteur de plus de 500 assos en France aujourd’hui, pour redonner ce pouvoir et cette capacité à faire et finalement à être de nouveau en contrôle de cet objet qui peut devenir complètement quotidien et hyper utile, efficace et agréable en premier lieu, en fait, voilà. 

Victor : Ouais, entièrement d’accord. Je n’aurais pas dit mieux sur le pouvoir émancipateur du vélo. Ton engagement chez Bretzel intervient lors de tes années étudiantes à Strasbourg, tu l’as dit. Et toi, qu’est-ce qui t’a amené à t’investir là-dedans ? Parce que tu es parti aller pour réparer ton vélo à 30 euros, donc. Mais après, tu t’es un peu investi dans l’assaut aussi, non ? 

Claire : Ouais, ouais, ouais, carrément. Déjà, il y a eu la première confrontation à la permanence d’atelier. Le moment où c’est ouvert et qu’il y a des gens qui te reçoivent. Et je n’avais jamais vraiment fait grand-chose de mes mains jusqu’ici. Voilà, j’étais justement en études et je n’avais pas… Enfin, ouais. Je n’avais jamais fait grand-chose de mes mains. Donc, c’est la première fois que je me suis retrouvée à devoir réparer quelque chose. Aussi parce que je n’avais pas du tout eu cette culture-là qui m’avait été transmise. Mon père, je l’ai toujours vu galérer à monter des meubles Ikea. Donc, vraiment, ce n’était ni lui ni ma mère, globalement. Et donc, ça a été quand même une sacrée expérience d’apprendre à faire. Et puis, en plus… Ce n’est pas n’importe qui sur qui je suis tombée la première fois. C’est un bénévole qui s’appelle Michel. Un vieux monsieur très sympa, très enjoué, très accueillant. Et c’est avec lui que j’ai réparé ma première crevaison. Ce qui est très con, en fait. Mais dans le sens simple, pardon. Mais réussir à faire ça et après coup, réussir à réparer mon frein avant. En fait, ça crée quand même quelque chose. Enfin, ça m’a créé une certaine joie de voir que ça marchait. Et de voir un mécanisme fonctionner. Ce qui n’était vraiment pas trop dans mes… Voilà, dans mon champ de vision, dans mes repères. Ça m’a amenée à revenir et à devenir un peu bénévole. À faire du coup la formation bénévole pour monter en compétence en mécanique vélo. Du coup, j’ai rencontré aussi d’autres personnes avec qui je suis devenue amie. Et puis, de fil en aiguille, on y traîne de plus en plus. Parce qu’en fait, l’atelier d’autoréparation, ça, je l’ai pas dit, mais c’est un lieu social incroyable. C’est un type d’assaut qui a un rayonnement, voilà, une espèce de zone de chalandise de 100 km grand max, quoi. Parce qu’en fait, quand on y vient, c’est que le vélo, il roule moyennement. Donc, on va pas aller non plus à perpète pour réparer soi-même son vélo. Et donc, en fait, petit à petit, il y a vraiment ce truc de bon bah, je passe à l’assaut, je tomberai toujours sur quelqu’un. Et qui compte, en fait, vraiment dans l’implication et dans aussi le rapport émotionnel au lieu et aux gens qu’on y rencontre et qu’on y fréquente. Et puis après, ce qui a fait que vraiment, je me suis investie plus encore, c’est la salariée de l’époque, enfin, une des salariées de l’époque, Coline Trottmann, qui m’avait dit bah là, on a un peu le sujet en ce moment des permanences en mixité choisie. Et bah, on manque de femmes, là, dans le comité directeur pour tenir le truc. Donc, ce serait bien que tu viennes. Il y a ce statut d’électron libre à Bretzel qui permet aux bénévoles qui ne sont pas élus au comité directeur de quand même assister à la séance juste pour voir de quoi il s’agit, quoi. Et peut-être plus tard, d’avoir envie de se présenter à l’AG et voilà, et poser sa patte. Et donc, je me suis fait recruter de manière, enfin, voilà, un peu enrobée par Coline, tout simplement. Et par Sacha. Qui animait les formations bénévoles et qui, voilà, pareil, un garçon hyper sympa et qui a vraiment une pédagogie. Et j’ai découvert, justement, plusieurs formes de pédagogie à Atelier Vélo. Comment est-ce que tu transmets de l’information ? L’idée, c’est de ne pas faire à la place des gens. Et ne pas faire à la place des gens, c’est très difficile, en fait, pour leur apprendre quelque chose. Et donc, eh ben, voilà, tu vas chercher dans les théories de l’éducation les différentes formes de pédagogie. Et comment est-ce que tu amènes à faire en sorte que les gens incorporent un savoir, voilà, par différentes techniques. Et là, je pense à un truc un peu rigolo. C’est que… Il y avait… Enfin, tous les ans, on faisait une fête à Bretzel pendant la semaine européenne de réduction des déchets. Et il y avait un des jeux qui s’appelait les gants blancs. Et donc, les gants blancs, c’est que tu enfiles des gants blancs et tu fais réparer quelque chose à quelqu’un. Et le but… La personne qui gagne, c’est celle qui revient avec le moins de salition sur les gants. Parce que c’est la preuve que tu as réussi à accompagner la personne dans sa réparation sans toucher. Donc, sans faire à sa place. Bref. Voilà. Je suis peut-être un peu égarée, mais tout ça a été quand même très lié dans ma tête. 

Victor : Alors, c’est génial, ce truc des gants blancs. Je trouve ça trop chouette. Non, mais… Enfin, moi, j’étais déjà convaincu par les ateliers d’autoréparation au vélo pour y avoir déjà eu recours.  De mon côté, à Bruxelles, j’étais allé… Trop bien. Apprendre à dévoiler ma roue dans un atelier, des Ateliers de la rue Voot, dont j’ai d’ailleurs invité la directrice sur ce podcast il y a à peu près un an maintenant, un peu moins. Mais le côté lieu, social et aussi tout l’aspect pédagogie, c’est des choses auxquelles je n’avais pas forcément pensé et que je trouve super chouette aussi. 

Claire : Ouais, ouais. Je pense que c’est ça aussi qui fait qu’on y revient, c’est que moi, c’était devenu un peu ma maison. Bon. Alors après, clairement, parce que je faisais partie des bénévoles les plus impliqués et qui avaient une bonne ambiance et on était vraiment un bon groupe, mais ouais, c’est aussi ça qui est intéressant, parce qu’au final, les gens, ils payent une adhésion, mais c’est eux qui bossent, donc il faut quand même que ce soit un peu sympa. Et en fait, ça participe quand même de cet élan d’apprendre à faire, de se doter presque de pouvoir d’agir, en fait. Pas presque, on peut virer le presque, de se doter de pouvoir d’agir, mais de le faire dans une notion collective et de le faire ensemble et du coup, dans un espace qui peut même être joyeux. C’est important, en fait, pour créer de la cohésion, créer de la confiance, parce que l’Atelier d’Autorép, c’est aussi un petit peu un apprentissage de la confiance en soi. Quand tu débarques comme moi et que tu n’as jamais rien réparé. Mais qu’à la fin, tu as réussi à régler ta transmission, tes vitesses, il y a quand même un petit truc de fierté et qui fait du bien. 

Victor : Je suis entièrement d’accord. On va continuer de parler un peu d’Atelier d’Autoreparation Vélo, parce que toi, une fois ton diplôme de Sciences Po Strasbourg en poche, tu montes à la capitale et tu ne perds pas tes bonnes habitudes, puisque tu deviens coordinatrice d’atelier à la cyclo-officine de Pontin, qui est comme Bretzel, un atelier d’autoréparation de vélo. Donc, ça fait déjà deux ateliers de ce type dans deux villes différentes. Est-ce que ce genre d’atelier, c’est fort développé en France, en fait ? 

Claire : Oui, beaucoup même, et c’est ça qui est hyper intéressant. En gros, le plus vieil atelier là, je crois qu’il a fêté ses 30 ans, donc on a sensiblement le même âge. Il est à Saint-Etienne, c’est les Bikers, si je ne me trompe pas, puis ensuite très vite, il y a “Un petit vélo dans la tête” à Grenoble, mais du coup, en fait, tu remontes le Strasca 2. Donc, tu as peut-être une quinzaine d’ateliers en France. Et en fait, aujourd’hui, la carte de recyclage, elle en recense très précisément 538 aujourd’hui, et un peu partout en France. Et de plus en plus, et ça c’est quand même une bonne chose et une dynamique que le réseau a accompagné de plus en plus dans les territoires. Les territoires ruraux, ce n’est pas la majorité, ça c’est sûr, mais ça se développe. Donc, en 2005-2006, tu en as une dizaine, aujourd’hui, tu en as presque 540, et je pense que ce qui est important de comprendre là-dedans, c’est que ce n’est plus une anecdote, les ateliers d’autoréparation. C’est un vrai, pour moi, pilier, parmi d’autres, du développement de la pratique du vélo en France. Et ça, ce n’est pas juste moi qui le dis. Ou parce qu’aujourd’hui, il y a beaucoup d’assauts, c’est aussi l’ADEME qui le dit, parce que via son enquête service vélo, en fait, on voit que les gens qui fréquentent les ateliers d’autoréparation, ils sont plus enclins à être des cyclistes réguliers que les personnes qui fréquentent moins. Et pour nous, la raison qu’on voit derrière ça, c’est de se dire que justement, pour revenir à cette notion de maîtrise de l’objet. Plus tu le maîtrises et moins tu te sens tributaire des vicissitudes de la vie et de la manière dont il va réagir, si tu as une chute, si tu as une crevaison, que sais-je, ça te conforte plus dans ta pratique et tu ne vas pas laisser traîner ton vélo dans ta cave parce qu’il a crevé une fois. Donc, c’est un peu intéressant de s’interroger, de se rendre compte qu’il y en a de plus en plus dans différents territoires. Et voilà. Et ça accompagne vraiment, pour moi, cette politique publique de développement de la pratique enfait. 

Victor : Qui a déjà, je pense, beaucoup répondu à travers un peu tout ce que tu as dit. Ma question suivante, c’était pourquoi est-ce que, selon toi, on a besoin d’ateliers d’autoréparation et pas simplement d’ateliers de réparation ? Tu as mentionné le fait d’être autonome et du coup de finalement être plus un cycliste du quotidien parce qu’on peut réagir en cas de petits pépins, le fait de pouvoir rencontrer du monde aussi, d’être fier de faire quelque chose de ses mains. Est-ce que tu vois d’autres éléments pour lesquels on a besoin d’ateliers d’autoréparation et pas seulement d’ateliers de réparation ? 

Claire : Oui. Alors, peut-être juste avant de répondre à la question, se dire que les ateliers de réparation et puis les vélocistes, on n’est pas antithétiques. On va plutôt même très bien ensemble parce que tout le monde n’a pas envie de réparer son vélo. Et ça, il n’y a pas de souci. C’est bien normal. On n’a pas envie. On n’a pas la possibilité ou que sais-je, mais on va en fait dans le même sens. C’est comment est-ce qu’on accompagne les gens dans le fait d’aboutir avec un vélo fonctionnel et sur lequel on va pouvoir rouler sereinement. Donc voilà, ça, c’est important. Et derrière, peut-être la dernière chose, une chose supplémentaire et puis plein de gens qui ont plein d’autres avis, mais sur pourquoi est-ce que c’est important les ateliers d’autoréparation. C’est aussi que, eh bien, toujours, si on s’en réfère à cette enquête de l’ADEME sur les services vélos, c’est celui qui coûte le moins cher à la collectivité et pourtant, c’est celui qui n’est pas nécessairement qui fabrique le plus de cyclistes, mais en tout cas, qui en fait des cyclistes vraiment réguliers et encore une fois plus armés et en plus qui, je pense, découvre d’autant plus un peu ce sentiment un peu de liberté qu’on a quand on remonte sur son vélo, qu’il est nouveau et voilà et que ça y est, on est de nouveau libre et on n’est pas contraint par les horaires de transport, le permis de conduire de quelqu’un pour se faire transporter quand on n’a pas le sien, enfin, ce genre de choses. Donc, le coût pour la collectivité qui est extrêmement faible, ça, ça me semble être aussi quelque chose de très, très important qui fait qu’on doit développer ça. Et puis, on en a déjà parlé, mais le lien social, c’est extrêmement important, surtout dans les… On est quand même dans une dynamique de métropolisation avec des villes toujours plus grandes, toujours plus larges, toujours plus peuplées et en fait, avoir des petits îlots comme ça, de rencontres, de formations de communautés autour d’un objet, encore une fois, un objet social qui est joyeux, qui est vertueux pour soi, pour sa santé, mais aussi pour celle de l’environnement qui nous abrite. Ça a du sens. 

Victor : Ma dernière question sur ces ateliers d’auto-réparation de vélos, je me rends compte, à t’écouter, qu’en fait, elle est fausse. Je voulais te demander pourquoi, à ton avis, est-ce que ce type d’atelier est si peu développé alors qu’il présente de toute évidence de nombreux avantages, mais en fait, il n’est pas du tout si peu développé ? 

Claire : Non, pas si peu, après, ça pourrait être plus, voilà, plus encore, plus développé encore. Et donc, je pense que ta question, elle reste valable. Mais qu’est-ce qu’il faudrait faire pour ? Probablement, je pense que l’ Heureux Cyclage fait un peu sa part en, justement, en accompagnant des collectifs, de personnes qui se disent j’aimerais bien monter un atelier et du coup, qu’est-ce que je fais, quoi ? Vers qui est-ce que je me retourne ? C’est quoi les étapes ? Et donc, là-dessus, l’Heureux Cyclage a une politique un peu d’essaimage et d’accompagnement avec des guides, des bénévoles sectorisés qu’on appelle les RG, les référents géographiques. Et donc, voilà, c’est une part, mais qui est aussi, encore une fois, assez bénévole. Donc, et en dessous, pardon, il y a ce qu’on appelle les clavettes, donc les coordinations locales d’ateliers vélo. Il n’y en a pas partout, mais il y en a plusieurs à Paris, à Grenoble, à Lyon. Et ces clavettes-là, elles portent aussi cette politique d’essaimage, donc de faire en sorte d’accompagner des gens pour monter des nouveaux ateliers. Donc, ça fonctionne, mais ce n’est pas industriel, ça, c’est sûr. Du coup, ce qui manque, c’est probablement peut-être un peu des coups de pouce plus appuyés des pouvoirs publics, peut-être, mais je n’en dirai pas beaucoup plus parce que je ne suis plus dans la collégiale de l’Heureux Cyclage, donc qui est l’organe décisionnaire. Donc, voilà, je ne saurais pas dire aujourd’hui où est-ce qu’ils en sont, qu’est-ce qu’ils font, comment est-ce qu’ils travaillent, justement, avec les institutions pour pousser cette politique-là. Mais, en tout cas, elle a été soutenue, et je pense qu’elle doit toujours l’être en partie, par l’ADEME, notamment, et par le ministère des Transports. Donc, voilà, c’est très bien. 

Victor : Encore une bonne raison pour que l’ADEME continue d’exister, malgré toutes les personnes qui le savent. 

Claire : Alors, il faut envisager. 

Victor : Tu as toi-même fait la transition vers le sujet suivant que je voulais aborder, à savoir l’Heureux Cyclage, puisque pour compléter ton engagement dans l’autoréparation de vélo, tu es aussi devenue administratrice de l‘Heureux Cyclage, qui est le réseau national des ateliers d’autoréparation de vélo. Et donc, en fait, à quoi ça sert d’avoir ce réseau ? 

Claire : Ce réseau, ça a servi, comme tu disais, de passer d’un fait anecdotique à un fait un peu incontournable. Enfin, en tout cas, moi, je n’ai pas envie de contourner. Et qui est réclamé par une partie de la population et qui rassemble déjà plus de 200 000 personnes, si on compte les adhérents, enfin, les adhésions un peu partout en France. Donc, c’est vraiment pas rien. Donc, ça a servi à ça, à mener, enfin, à faire en sorte que ça existe et que ça existe de manière plus visible et plus importante. L’Heureux Cyclage je pense que ça sert aussi. Mais bon, ça, il faudra quand même aller poser la question à des personnes qui sont encore dedans, qui seront plus légitimes pour répondre. Mais ça sert aussi, je pense, à porter un idéal, une forme d’idéal de ce que peut être l’émancipation grâce au vélo. Encore une fois, cet objet extrêmement simple qui permet de s’envoler un peu partout dans le monde, quoi. Parce que finalement, il n’y a pas que les gens qui réparent leur vélo pour faire leur trajet de domicile-travail. Il y a les gens qui préparent leur vélo pour aller faire du cyclotourisme. Et parfois, très, très loin. Donc, oui, ça sert, je pense, à porter cette lecture-là de ce qu’est le vélo, notamment aujourd’hui où on est… Bon, le sujet, il est sur la place publique. On a eu notre petite lune de miel, là, après les confinements. C’est super, le vélo, machin. Aujourd’hui, la tendance, elle change un peu. On a vu aussi certaines réactions un peu dures à entendre. Voire même très violentes, suite au décès tragique de Paul Vary en octobre. Des trucs classiques de « Oui, mais les cyclistes », « Oui, mais si, oui, mais ça ». Bon, en fait, il n’y a pas de « Oui, mais ». On n’a aucune raison de mourir à vélo en plein Paris ou n’importe où, d’ailleurs. Voilà. Et ni à vélo, en fait. Et donc, je pense que c’est important aussi de repositionner le vélo dans des considérations qui ne sont pas que sécuritaires, pas que utilitaires. Parce qu’on parle énormément de domicile-travail. Moi, la première, parce que j’ai décidé aussi que le vélo, ça donnait mon secteur professionnel et pas juste mon engagement militant, bénévole. Mais voilà, ça permet ça. Ça permet de re-questionner tout ce dont je te parlais tout à l’heure aussi sur le lien social, sur le pouvoir d’agir. Donc, l’émancipation, et notamment des femmes. Parce que, pardon, je ne l’ai même pas mentionné, mais en fait, la mécanique vélo, enfin, la mécanique tout court, c’est un problème qui, à la base, semble très masculin. Et “Heureux Cyclage” fait un travail là-dessus depuis plusieurs années, de se dire « Bah non ». Parce qu’au demeurant, une clé, une clé à laine, enfin, n’importe quel outil, ça s’utilise avec ses mains et avec son cerveau. Donc, voilà. Des choses qu’on a toutes et tous, femmes et hommes. Donc, fondamentalement, ce n’est pas une pratique masculine, quoi. C’est juste une pratique d’être humain. Et donc, il faut des gens pour porter ça. Et je trouve que l’Heureux Cyclage, je le porte particulièrement fort, cet aspect-là qui rentre, encore une fois, dans cet idéal d’émancipation. 

Victor : C’est chouette que tu abordes un des grands plaidoyers de l’ Heureux Cyclage parce que moi aussi, j’avais envie de parler d’autres plaidoyers. Puisque j’ai vu qu’il y avait notamment le réemploi et je voulais te demander un peu, c’était quoi la situation à ce niveau-là dans l’industrie du vélo ? Est-ce qu’il y avait beaucoup de gaspillage, en fait ? 

Claire : Oui. Oui, oui. Non, mais c’est bien, ça va compléter la réponse parce qu’effectivement, il y a trois piliers à l’Heureux Cyclage, donc la réparation, le réemploi et l’éducation populaire. Et le réemploi, justement, c’est que nous, on essaye d’éviter au maximum le gaspillage, sachant qu’en plus, en France, la durée de vie d’un vélo, c’est une des plus faibles d’Europe, c’est 7 ans, ce qui est vraiment ridicule. Ça sert aussi à ça, les ateliers, c’est comment est-ce qu’on ne va pas aller jeter un objet, mais par contre, on va le faire vivre des décennies durant, en fait. Notamment certains vélos, peut-être ceux un petit peu avant, en tout cas ceux du 20ème siècle. On voit bien. On roule toujours avec les vélos des grands-mères, etc… donc ça ne rentre pas dans la catégorie obsolescence programmée. Et donc, le réemploi, ça se matérialise par ce dont je parlais tout à l’heure, à savoir les pièces qui sont mises à disposition. Donc toi, tu viens, tu rentres à l’atelier et en fait, tu as des caisses entières de pièces de vélos, donc des freins, des patins, des pédales, que sais-je d’autre. Et ça, on le fait. On les récupère sur des vélos qu’on ne va pas pouvoir récupérer, qu’on ne va pas pouvoir remonter et refaire rouler parce qu’ils sont trop vieux, trop pourris, que sais-je, mais dont un certain nombre de pièces sont encore complètement utilisables. On les démonte, on les récupère, on les trie, on les met dans les bonnes caisses et ensuite, toi, quand tu viens et que ton patin de frein, il est vraiment très, très usé, tu vas jeter ton patin. Mais par contre, tu vas en retrouver un autre. Et tu ne vas pas… Tu ne vas pas… Tu n’auras pas nécessairement… Bon, ce n’est pas le meilleur exemple. J’ai pris le bon exemple. Mettons qu’on change l’exemple, tu vas jeter ta pédale parce que ta pédale, tu as fait une chute, elle s’est un peu fendue ou que sais-je, tu vas jeter ta pédale et puis tu vas en reprendre une autre dans la caisse et voilà, et c’est ça, le réemploi. C’est comment est-ce qu’on fait vivre plus longtemps les objets. Ce n’est pas du tout le recyclage, donc ce qui vient à l’encontre du jeu de mots  à l’origine du nom de ce réseau, mais le recyclage, c’est le fait de fondre et de refaire, alors que le réemploi, c’est le fait de poursuivre la vie d’un objet. Et donc, on est sur une pratique bien plus vertueuse que le recyclage. Voilà. 

Victor : Je pense qu’à travers tout ce que tu as dit dans cet épisode, on peut percevoir pourquoi tu as choisi le vélo comme objet pour t’engager parce que là, on a vraiment parlé de tes engagements associatifs, bénévoles. Et est-ce que tu veux résumer ça, pourquoi avoir choisi le vélo pour t’engager ou peut-être ajouter des éléments dont tu n’aurais pas parlé ? 

Claire : Moi, ça m’est un peu tombé dessus, vraiment, ce n’était pas prévu. Moi, le projet initial, c’était j’ai fait une licence de socio et d’anthropologie à Paris. C’était absolument formidable. On s’est éclaté intellectuellement, je m’y suis retrouvée. Voilà. Et puis, en troisième année, les profs nous disent bon, on s’est bien d’amusé les copains, mais vous n’aurez pas de job, donc débrouillez-vous, faites autre chose. Enfin, je caricature un peu, mais pas tant. Et donc, la ligne continue pour quelqu’un qui a fait des études comme les miennes, ça peut, entre autres, être Sciences Po. Donc, master à Sciences Po, voilà. Mais à la base, moi, j’y allais pour avoir un diplôme. Avec le bon tampon dessus. Et à moi, voilà, le succès, quoi. Bon, bah, je me suis fait complètement percuter par le vélo. Et pourquoi ? Je ne saurais pas complètement le dire, mais je ne sais pas, ça m’a… Oui, j’ai trouvé quelque chose, mais alors, pour te dire quoi précisément ? Je ne sais pas. Enfin, si, je sais. J’ai découvert ce que c’était qu’une association. Qu’est-ce que c’était que l’implication dans la vie politique locale, en fait. Parce que c’est aussi ça, les assos en termes général. Ça, c’est pas spécifique au vélo, voilà. T’as une asso, t’as un lien avec ta collectivité, tu t’inscris dans un tissu associatif, enfin, tu essayes de t’inscrire dans un tissu associatif, d’avoir des liens, de créer des événements avec d’autres, de mobiliser les habitants. Et donc, de créer le lien, de créer du fait social, du lien social. Et en fait, je pense que c’est le caractère extrêmement concret de l’atelier, parce que c’est une asso locale. Donc, en fait, tu mets en œuvre et puis tu vois le résultat de la mise en œuvre. Et ça, je pense que c’est extrêmement réjouissant. Mais aussi, je pense que ce que j’ai découvert et ce qui m’a fait un peu vriller, ou en tout cas, détourner ma trajectoire, c’est encore une fois, notamment au contact de Coline et de Sacha Pelletier, de voir comment ce lien avec les institutions, les collectivités, comment on se subventionne, comment est-ce qu’on parle ensemble, comment est-ce qu’on travaille ensemble. Je ne sais pas, je crois que j’ai juste eu envie de participer à ça, parce qu’en fait, quand tu vois des gens se pointer avec des vélos décharnés, ou alors complètement juste avec rien, et qu’ils disent « moi, j’en ai besoin, il faut que j’aille bosser, il faut ci, il faut ça », c’est prenant quoi. Sachant qu’en plus, à Bretzel, il y avait ce souhait, qui était notamment porté par Mathéo, j’ai oublié le nom de famille, c’est moche, de travailler avec un centre pour des personnes déficientes visuelles, travailler aussi avec des personnes migrantes. Et en fait, là, tu vois quand même qu’il y a action-réaction. L’objet, il est en face de toi. Il est très concret et il change la vie des gens. Alors, pas de A à Z, pas l’alpha et l’oméga, le vélo. Cependant, ça vient répondre à un besoin et ça aide. Et ça, oui, je pense que c’est ce qui m’a beaucoup parlé. Et puis après, j’ai la formation que j’ai. Encore une fois, j’ai fait des études de socio, d’anthropologie, un peu de Sciences Po. La vie politique qui s’organise autour, dans l’asso, elle m’a complètement parlé. Voilà. Désolée. J’ai fait de longues réponses. 

Victor : Oui, mais je pense que ça fait une très belle conclusion à cet épisode. Merci beaucoup, Claire, d’être venue sur Vélotaf ! 

Claire : Merci à toi. 

co-fondateur du podcast et co-auteur du livre DEVENIR TRIATHLÈTE
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Podcasts, SwimRun, UltraRunner et Papa x 4 enfants je cours après le temps, mes passions et mes petits amours.