Découvrez dans cet épisode de Vélotaf l’histoire atypique d’Isabelle Lesens, pionnière du cyclisme urbain en France.
On retrace son parcours fascinant, depuis ses débuts à vélo en forêt jusqu’à son rôle clé dans des initiatives majeures comme le baromètre des villes cyclables et l’ouverture des berges de la Seine aux piétons et cyclistes.
Isabelle partage aussi les coulisses de son tour de France à vélo, où elle a rencontré élus et passionnés pour faire avancer la cause cyclable.
Une aventure qui allie engagement, anecdotes et vision d’un monde plus doux à vélo. 🚴♀️
Bonne écoute !
🔗 Retrouvez Isabelle et ses initiatives : https://www.linkedin.com/in/isabelle-lesens-982b4223/ et https://www.isabelleetlevelo.fr
Quelques citations pour vous mettre l’eau à la bouche !
« Le plus difficile dans un voyage, c’est le départ. C’est se décider à partir. »
« J’ai pris conscience que je n’étais pas une super héroïne. J’étais tout à fait une personne normale. »
« Un grand voyage, il fallait le faire. »
« Mon pif ! C’est inavouable ! Mais c’est quasiment ça. »
« Ça a commencé un peu à poser la question du vélo dans le domaine public. »
Grâce à Autoscript.fr, je vous propose de retrouver la transcription de notre échange.
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Ce podcast animé par Victor Blanchard est proposé par https://bleen.be, et vous accompagne dans votre démarche pour vous mettre ou pérenniser votre pratique du Vélotaf.
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Victor : Bonjour Isabelle et bienvenue sur Vélotaf.
Isabelle LESENS : Bonjour Victor.
Victor : Alors te présenter est une tâche compliquée parce que tu as un CV long comme le bras et tu as fait beaucoup de choses très stylées dans ta vie, donc je vais essayer de résumer. Je passe les premières années de ta vie et je commence avec ton année de première au lycée. Lors de cette année, tu prends régulièrement le vélo pour aller en forêt et de là naissent les premières sensations de plaisir à vélo qui vont te suivre pour le reste de ta vie. En 1982, tu entres à la DATAR. Pour celles et ceux qui ne savent pas ce que c’est, c’est normal, ça n’existe plus. DATAR signifie délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’action régionale. Et de 1988 à 1990, tu y animes la lettre mensuelle. En 1990, tu quittes la DATAR et décides de te lancer dans un tour de France à vélo de 9 mois grâce auquel tu vas visiter pléthore de villes et rencontrer moultes élus, ce qui va te permettre de réaliser le premier baromètre des villes cyclables de l’histoire de l’humanité, en tout cas à ma connaissance. En 1993, après avoir fait le siège du ministère de l’environnement pendant 6 mois, tu finis par y entrer et tu rejoins donc l’équipe de Michel Barnier, qui dirige alors ce ministère. Loin de te satisfaire d’avoir intégré un cercle prestigieux de diplômés de Sciences Po, tu vas alors mettre en place la première fermeture des berges de la Seine et le 10 juillet 1994, vélos, rollers et piétons peuvent y déambuler librement, sans voitures. En 2023, tu parviens à organiser le congrès Vélocity à Paris, malgré un soutien inexistant de la part de la Mairie, et tu en changes fortement le contenu. Pour finir, tu animes le blog « Isabelle et le vélo » depuis une vingtaine d’années, tu es conseillère d’arrondissement dans le 15ème à Paris, et tu trouves que les jeunes roulent vraiment n’importe comment à vélo. Est-ce que cette présentation te convient ? Est-ce que tu veux corriger ou ajouter des éléments ?
Isabelle LESENS : Le congrès Vélocity, c’était en 2003, pas en 2023. Ah oui, j’ai dit 2023. Je crois qu’il y a eu une autre erreur de date. C’est un petit peu avant, mais c’est moins grave, peut-être. Mais en tout cas, les berges de la Seine, c’était en 1996.
Victor : Ok, j’ai plein de dates fausses. Alors, rectification, en 1996, les berges de la Seine, c’était en 1994, et 2003, le congrès Vélocity, et pas en 2023.
Isabelle LESENS : Voilà, sinon, je crois que c’est en gros à peu près ça, oui.
Victor : Alors, pour commencer aujourd’hui, si ça te va, on va parler un peu du palmarès des villes cyclables. Oui. Et première question, comment est-ce que tu t’es dit que tu allais partir neuf mois à vélo faire le tour de la France ? Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
Isabelle LESENS : Alors ça, je ne sais pas du tout. Ce n’est pas une bonne question, parce que je ne sais pas du tout. Je sais que j’en avais très envie, mais non, sincèrement, je ne vois pas du tout comment c’est venu. En revanche, ce dont je me souviens, c’est que j’ai appris une première leçon de voyageur à ce moment-là, c’est que le plus difficile dans un voyage, c’est le départ. C’est se décider à partir. Et donc là, comme pendant tout le voyage, j’ai aussi pris conscience que je n’étais qu’une femme normale et je n’étais pas du tout une héroïne ou n’importe quoi. Ça veut dire qu’en fait, à un moment, mon compagnon m’a dit Isabelle, si tu ne pars pas, je te quitterai parce que tu seras trop cloche. Un truc dans ce genre. Et donc, ça a été le coup de pied au cul, comme on dit souvent familièrement, qui a fait que je suis enfin partie. Et par ailleurs, pendant tout ce voyage, je suis restée en contact avec lui, tout avec lui, en fait. Enfin, on se téléphonait plusieurs fois par semaine. Et donc, c’est là aussi que je me suis rendue compte que je n’étais pas une super héroïne. J’étais tout à fait une personne normale. Voilà. C’est une leçon.
Victor : Est-ce que faire un palmarès était déjà dans tes plans quand tu es partie, au début ? Ou bien est-ce que c’est venu au fur et à mesure ?
Isabelle LESENS : Ni l’un ni l’autre. C’est venu que… Non, non, c’est… À l’arrivée, je me suis rendue compte que j’avais la matière pour faire quelque chose qui pourrait s’appeler un palmarès des mille cyclables. Enfin, ce que j’ai donc fait. Et pourquoi j’avais la matière ? C’est parce que j’avais eu l’occasion, à partir de la moitié du voyage à peu près, de faire régulièrement des articles sur ce que je visitais du point de vue du vélo. C’est-à-dire que quand je trouvais une commune qui était intéressante, point de vue des aménagements cyclables en particulier, je faisais un article, en fait, pour des… C’était la revue des élus socialistes. Commune de France, ça s’appelait. Qui m’avait fait passer cette commande. Et ensuite, de quoi j’ai eu une autre commande avec une autre revue qui n’existe plus non plus, je crois. Ce qui s’appelait… Vie Publique, qui était plutôt de droite, elle par contre. Et là, je présentais des villages, en fait. Donc c’était aussi très intéressant. Le seul truc, c’est que… La vie publique, ça n’a jamais été publié, à part le numéro 1, pour des raisons internes au journal, après la commande. Donc c’est pas grave. Pour moi, j’ai été payé, mais c’était pas le but. Le but, c’était quand même que ça paraisse. Et là, c’est pas paru, Et puis ensuite, au retour, j’ai publié plein d’autres articles. Et puis là, j’ai pris conscience que j’avais la matière. Donc je me suis dit, il faut le faire. Puisque je peux, je vais.
Victor : Et j’imagine que ces commandes t’ont permis aussi un peu de financer ces neuf mois.
Isabelle LESENS : Alors, en fait, je suis revenue avec, dans ma poche, entre guillemets, la même somme qu’au départ. Donc oui. Voilà. Alors, ceci dit, j’ai été beaucoup hébergée quand même chez des gens. Et le reste du temps, je n’ai pas campé. Je n’avais pas du tout apporté ce matériel-là. Mais j’allais quand même en gîte d’étape, en auberge de jeunesse. Enfin, des endroits pas très chers. Mais oui. Et même en foyer de jeunes travailleurs aussi, par exemple.
Victor : Mais il y a quand même un truc que je n’ai pas compris. Tu dis que tu ne sais pas trop pourquoi tu t’es lancée là-dedans. Et que le palmarès des pistes cyclables n’est venu qu’à la fin. Tu avais quand même un… Enfin, qu’est-ce qui t’a donné envie, finalement ? Tu avais quand même un but sans ça ? Enfin, c’était juste faire du vélo, en fait ? Juste prendre neuf mois de vacances ?
Isabelle LESENS : Non, non, je voulais… Je voulais voir plein de choses en France dont j’avais parler dans la lettre de la Datar, pour lesquelles je m’étais assez passionnée. Et je voulais aussi rencontrer tous les gens qui travaillaient dans le vélo ou qui s’occupaient de vélo en France. Et donc, c’est un voyage que j’avais quand même assez préparé. J’avais les adresses des gens, etc. Et donc, un itinéraire un peu grossier, ce qui est normal. Mais j’avais quand même des idées de ce que je voulais faire. Au-delà, je ne sais plus. Je l’ai fait. C’est tout ce que je peux dire. Mais un grand voyage, il fallait le faire. C’était un premier grand voyage, en tout cas. Et ça, c’était le vélo, notamment.
Victor : Et donc, tu l’as expliqué. Tu avais quand même préparé ce voyage. Tu avais envie de rencontrer les gens qui s’occupaient du vélo. Et donc, tu as rencontré, il me semble, pas mal d’élus et de collectivités territoriales. Comment est-ce que tu as fait pour avoir tous ces contacts ? C’est grâce à la Datar, c’est ça ?
Isabelle LESENS : Non. Pour les contacts, non. Je savais y faire pour rencontrer les élus. C’est-à-dire que, tout simplement, je me pointais à la Mairie et disais, je voudrais rencontrer M. le Maire. Je suis journaliste. Je fais un reportage pour telle revue, etc. Et j’avais le rendez-vous dans la demi-heure, en général. Voilà. Il m’est arrivé de passer par des élus que je connaissais. Et je me souviens, je ne veux pas citer qui ni où, mais je me suis aperçue que cet élu conseiller municipal en fait, ne savait pas comment faire pour m’obtenir le rendez-vous. Et donc, je suis allée à la mairie moi-même. Et le soir, je suis rentrée en lui disant j’ai le rendez-vous, c’est bon. C’est comme ça, c’est la vie.
Victor : Et quand on a discuté un peu pour préparer ce podcast, tu m’as dit que faire ça, c’était plus facile à l’époque qu’aujourd’hui. Pourquoi c’était plus facile ? De rencontrer les gens comme ça, les élus ?
Isabelle LESENS : Je ne sais pas. Je ne crois pas que ça soit plus facile. Je ne me souviens pas d’avoir dit ça en plus. Ah ok, c’est peut-être moi qui ai mal compris. Je ne sais pas. Tu avais aussi des contacts de journalistes ? Non, ce que j’ai te dit, c’est que c’était plus facile de faire ce tour de France et de voir l’ensemble des gens parce qu’ils étaient beaucoup moins nombreux que maintenant. C’est ça que je t’ai dit. Ça, c’est certain. La liste, elle existait, elle tenait sur une feuille de papier. Grosso modo. Et ça n’est plus le cas du tout maintenant. Et d’ailleurs, à l’époque, après ce voyage en particulier, il y avait un jeu un peu. Je connaissais par cœur toutes les pistes cyclables de France. Ça n’est évidemment plus du tout le cas maintenant et ça n’est plus possible maintenant. Mais c’était drôle parce que je les connaissais toutes.
Victor : Oui, effectivement, je ne pense pas que… Ça demanderait un sacré effort de mémorisation à l’heure actuelle, je pense. Tu m’as dit que tu avais aussi des contacts de journalistes et que tu avais reçu des commandes d’articles. Donc c’était, il me semble, un congrès à Toulouse qui a facilité aussi tes rencontres avec les élus parce que tu avais un peu cette posture de journaliste qui t’aidait à les rencontrer, non ?
Isabelle LESENS : Oui, bien sûr. Si je n’avais pas pu dire je suis journaliste ou j’ai une commande à tel endroit, les rendez-vous, je ne les obtenais pas. Ça, c’est certain, par contre. Oui, tout à fait. C’est-à-dire qu’à la DATAR, j’étais la journaliste officielle de l’organisme et donc je connaissais, dans la rubrique aménagement du territoire, je connaissais quasiment tout le monde dans la presse. Parce qu’ils bénéficiaient notamment de… D’abord, on se rencontrait dans les conférences de presse, tout simplement, mais en plus de ça, ils me lisaient tous puisque c’était un organe d’information important pour eux. Donc voilà, tout le monde me connaissait et moi, on se connaissait tous. Et donc, quant à Toulouse, je vais voir mes collègues de la DATAR en région, comme on dit, ou comme on disait peut-être, et qui m’embauchent pour faire attaché de presse sur un événement pendant une semaine. À cet événement, je retrouve qui ? Tous ceux que je connais. Tous ceux que je connaissais déjà. Ah, Isabelle, machin, truc, et tu fais quoi ? Tu fais le Tour de France, des trucs vélo, etc. Hop, hop, hop, et voilà comment j’ai eu les commandes. Et c’est comme ça que ça se passe toujours. C’est la vie normale, en fait.
Victor : Est-ce que t’es partie, en fait, avec des sacoches sur ton vélo, une tente, ou alors est-ce qu’à chaque fois, tu dormais en dur dans les hôtels ou chez des connaissances ?
Isabelle LESENS : Non, à l’hôtel, jamais. C’était de toute façon trop cher pour moi. Là, pour le coup, évidemment. Mais je n’avais pas non plus emporté la tente, du tout, et donc j’ai été invitée presque au moins une nuit sur trois, y compris par des gens de rencontre qui me trouvaient sympathiques, etc. Et sinon, j’ai beaucoup été en auberge de jeunesse, en gîte d’étape, et quoi d’autre ? Enfin, principalement, en foyer de jeunes travailleurs. Par exemple, quand j’étais dans le Nord, à Lille, je suis restée 15 jours au foyer de jeunes travailleurs. Et au bout du compte, ils m’ont dit, bon, il faudrait peut-être que vous libériez la chambre, quand même, etc. Bon, allez, d’accord, hop, je pars. Je redémarre.
Victor : Et est-ce qu’à l’époque, il y avait beaucoup de monde ? Parce qu’aujourd’hui, il y a quand même pas mal de gens qui font des vacances à vélo, du bikepacking, c’est devenu un peu à la mode. À l’époque, est-ce que tu détonnais un peu dans le paysage une personne seule sur son vélo qui part pour neuf mois, comme ça ?
Isabelle LESENS : Surtout, j’étais une jeune femme à l’époque. Et en effet, il y avait très très peu de Français qui pratiquaient cette activité en France. Tous mes amis qui étaient déjà cyclo-voyageurs partaient à l’étranger pour des très longs voyages, bien souvent. Et en France, les seuls qui le faisaient, c’était des étrangers, un peu, qui étaient en tout cas plus nombreux que nous autres, les Français. Et alors, oui, on me repérait vite, aussi. C’est comme ça que j’ai eu des articles sur moi dans la presse quotidienne, d’ailleurs, parce qu’on me repérait, hop, hop, venez nous voir, et voilà, quoi. Racontez-nous, comme t’es en train de faire, un peu.
Victor : Ah oui, donc t’étais attendue dans les villes où t’arrivais, en fait.
Isabelle LESENS : Non, pas à ce point-là. Mais on me repérait vite. Bon, parce que… Voilà, une jeune femme avec le barda, et voilà.
Victor : À un moment donné, tu m’as dit que tu t’es retrouvée sur une autoroute. C’était où ? Et comment tu t’es mise dans cette situation ?
Isabelle LESENS : Ça m’est arrivé deux fois dans ma vie, mais celle dont il s’agit… Non, trois fois. Oui, deux fois. Celle dont il s’agit, c’est sur la côte atlantique au sud, en tout cas. C’est là où il y a toute la zone de construction de stations balnéaires, etc. Effectivement, les jalonnements routiers étaient systématiquement, s’adressaient systématiquement aux automobilistes. Donc, on envoie les automobilistes sur les voies rapides. Et pour se débrouiller autrement qu’en automobile, il n’y avait pas de GPS ou quoi que ce soit à ce moment. Et si on demandait le chemin aux citoyens, ils ne savaient pas non plus. Parce qu’ils allaient tous en voiture tout le temps, en fait. Et c’est comme ça que, quelquefois, on se retrouvait dans des situations impossibles. Et quelquefois, il n’y avait pas d’autre moyen que les grandes routes, en réalité, ou ces autoroutes, même. Parce qu’on n’envisageait pas que les gens fassent autrement que d’aller en voiture.
Victor :. Et, de manière générale, rouler à vélo sur la route, à l’époque, c’était il n’y a pas si longtemps, mais moi, je n’étais pas né, du coup, ça me paraît, il y a super longtemps. Comment est-ce que c’était, au niveau de la sécurité et de la cohabitation sur la route avec les voitures ?
Isabelle LESENS : Alors, ça se passait, à vrai dire, tu ne vas peut-être pas comprendre, mais ça se passait comme maintenant, je dirais, parce que le cycliste habitué, il sait lire les cartes. Et donc, il ne prend pas les grandes routes. Il ne prend que les petites blanches, comme on l’appelle, sur les cartes Michelin. Moi, je suis de la caste des Michelin, il y a l’autre caste, c’est les IGN. Bon, moi, c’est Michelin. Et donc, les grandes routes, en fait, la plupart du temps, on réussissait à les ignorer complètement. Et on avait des… J’avais des combines, mais je pense que beaucoup de gens les ont. Par exemple, pour trouver la petite route qui sort par le nord, par hypothèse, tu as, d’une part, la rouge qui va à côté, enfin, la ville d’à côté, tout ça, et pour sortir par la petite blanche, il faut demander ton chemin, si besoin. Tu dis, je voudrais la route du cimetière. Parce que si tu ne dis pas ça, les gens ne la trouvent pas, ils ne savent même pas qu’elle existe, cette route. En fait, quasiment. Donc, c’est un peu des combines, mais voilà. Ou la rivière, si tu as vu que ça traversait la rivière, enfin, bon, etc.
Victor : Ok, ok. Moi, je suis de la caste à la fois des Michelin et des IGN, parce que pour le vélo, Michelin, parce que je fais partie des très rares personnes qui, à l’heure actuelle, n’ont toujours pas de GPS. Donc, la carte Michelin, je vois bien les petites routes blanches. Mais pour la rando, par contre, carte IGN.
Isabelle LESENS : La rando à pied ? Ah oui, bien sûr, je te parlais, bien sûr, je parlais, moi aussi, je parlais de vélo. Oui, et puis, on sait, Michelin ne donne pas le relief, mais donne seulement des chevrons, et puis, au fil du temps, c’est devenu de plus en plus pauvre, les chevrons qu’ils indiquent, parce que, malgré tout, ça s’adresse à des automobilistes, Michelin, qui sont de plus en plus puissantes, donc, voilà. Ils n’ont pas besoin, ou moins, ou ce n’est pas la même notion, mais nous, on voit une route qui est très tortillée, on voit bien que ça veut dire qu’elle monte. Enfin, il y a des trucs comme ça, et en plus, il y a les points de sommet, je ne sais pas si tu as remarqué, donc, on s’en tire très bien. Et quand il y a une côte qu’on n’a pas prévue, ça peut aussi arriver, on la monte, et puis, voilà.
Victor : Maintenant, on va revenir sur le classement des villes cyclables que tu as fait en rentrant. Comment est-ce que tu as établi ce classement ? Sur quels critères tu l’as fait, en fait ?
Isabelle LESENS : Mon pif ! C’est inavouable ! Mais c’est quasiment ça. Oui, c’est quasiment ça. Et j’avais un petit texte pour la publication dans 50 millions de consommateurs. À l’époque, c’était le nom. Très, très résumé. Moi, j’avais évidemment plus de textes. Où je donnais les éléments qui me paraissaient intéressants sur chacune des communes concernées, que j’avais choisies. Et ensuite, c’est un peu comme on joue aux cartes. Je les ai classées, quoi. Oui, c’est… J’ai eu, pendant longtemps, coutume de dire que la ville de Strasbourg, que j’avais mis en premier, qu’il méritait, je ne change pas d’avis, mais ils se sont vantés d’être premiers de France pendant au moins 20 ans, après le palmarès des villes cyclables, et chaque fois que je les croisais sur un salon ou quoi, et qu’ils se vantaient, je me disais, et s’ils savaient que c’est uniquement moi qui l’ait décidé, toute seule, comme une grande, c’était quand même assez rigolo, mais c’est quand même la réalité. Moi, toute seule.
Victor : Très bien.
Isabelle LESENS : Mais c’était argumenté, attention, quand même. C’était pas du tout du favoritisme, ou quoi que ce soit, du tout. Oui.
Victor : Tu te souviens encore des 3 meilleures villes et des 3 pires ?
Isabelle LESENS : Ça, si tu m’avais demandé la question plus tôt, je t’aurais répondu avec le bouquin où j’aurais préparé. Donc non, je ne m’en souviens pas. La première, c’était Strasbourg. La huitième, c’était Bordeaux. Ça, je m’en souviendrai longtemps. Et pour le reste, je me souviens que j’ai dégoté complètement par hasard. C’est parce que je passais par là l’une des villes qui n’est pas connue, à côté de ça. Et d’ailleurs, j’avais un rendez-vous un peu plus loin, et je passe par l’une des villes, et là, je crie « Ah merde ! Ils ont fait des pistes cyclables ! » Non, « Ah merde ! Il y a des pistes cyclables ! » Et donc, à toute vitesse, je les ai parcourues, et puis j’ai filé pour aller à mon rendez-vous avec des copains qui étaient dans le coin à ce moment-là.
Victor : Et Bordeaux, tu t’en souviens parce qu’il me semble que ça fait partie des villes qui ont un peu critiqué ton classement, non ?
Isabelle LESENS : Oh, c’est pire que ça ! Mais la personne coupable de tout ça est encore en vie, alors je ne vais quand même pas… pas trop l’assassiner, c’est pas très sympa. Mais ceci étant, oui, elle a très mal… C’était une conseillère municipale responsable du vélo, un délégué au vélo, et elle a pris très très mal de ne pas être classée première. J’étais en relation avec elle, je lui avais même rendu des services de relations presse et autres tout à fait réels. Mais bon… Et elle n’a pas compris que il était évident que je n’allais pas faire du favoritisme envers les amis, que ça, ça n’aurait eu aucun sens, et que d’autre part elle aurait pu s’emparer de ce classement moins bon que ce qu’elle aurait espéré, en tout cas, pour dire à son maire, vous voyez, vous ne me laissez pas assez agir, il faut qu’on fasse plus, enfin, quelque chose comme ça. Et elle n’a pas su le faire. Et alors, bien au contraire, quand il y a eu une réunion dans l’année du club des villes cyclables qui venait d’être créé, j’avais apporté, je ne sais plus, une trentaine d’exemplaires du Canard pour en faire la diffusion, et elle les a planqués en dessous de la table. Ce qui est quand même… C’est ni élégant, ni professionnel, on va dire comme ça. Voilà. C’était idiot. Mais bon. Mais des choses comme ça: je dois dire que j’en ai vécu pas mal dans ma vie. Mais j’y peux rien. C’est comme ça.
Victor : Concernant les aspects un peu plus positifs, de ce palmarès, comment… Parce que, finalement, ça aurait pu rester juste quelque chose que t’aurais fait dans ton coin, mais c’est devenu, tu l’as expliqué, super connu, avec la Marie de Strasbourg qui s’en vante pendant 20 ans. Donc comment t’as fait, en fait, pour le rendre aussi populaire, ce classement ?
Isabelle LESENS : Moi, rien. D’être gentille, rien du tout. C’est l’attachée de presse de 50 millions qui a fait un boulot formidable. Elle m’a traînée… Elle me charrie comme un sac de patate, un peu, de télé en radio, de radio en… Je sais pas quoi, en d’autres radios, ou tout ça. Et j’ai eu, effectivement, une presse très importante. Avec des émissions magnifiques, il faut le reconnaître. Je connaissais par cœur mon sujet, ça y fait. J’étais passionnée, comme je suis quand même toujours, mais en tout cas, je l’étais. Et donc, ça a été des très belles émissions, il faut le dire. Donc, voilà, c’est tout.
Victor : Mais concernant cette publication dans 50 millions, il y a quand même une histoire assez cocasse, non ? Sur la façon dont t’as réussi à obtenir ça ?
Isabelle LESENS : C’est comme avec les Maires, c’est à peu près le même topo. Effectivement, je me disais à qui je vais le proposer ? J’avais fait un ordre de priorité de plusieurs journaux à qui je pouvais le proposer, d’accord ? Donc, je vais voir le premier, c’était 50 millions de consommateurs. Là, c’était dans mon arrondissement, c’était rue Lecourbe, et j’avais une copine qui travaillait aux 50 millions de consommateurs. Donc, à cette copine, je lui demande que je puisse faire croire que j’allais la voir, parce qu’il y avait des gardiens à l’entrée et tout ça. Je vais voir cette copine, Bénédicte, et je lui dis « Et le bureau du rédac chef, c’est où ? » Alors, elle m’indique où c’est. Je déboule, je frappe, et il était dans le couloir, ou je sais pas, il m’a reçu immédiatement, en tout cas. Je lui sors mon affaire, et 20 minutes après, il me dit « Bon, quoi, on fait ? » Voilà. Donc, j’y ai été complètement au bluff. Enfin, au flanc, comme on dit. Et puis après, il s’est dit « Ouh là là, au fait, vous savez écrire, c’est bien gentil, tout ça. » Donc, je lui ai envoyé quelques publications, et évidemment, je savais écrire. Et… Après, il s’est même excusé. On attendait pour passer à la télé, enfin, c’était moi qui passais, mais il était là, et il m’a dit, à ce moment-là, il m’a dit « Bon, j’ai été rat, quand même. Ça veut dire que je vous ai pas payé suffisamment par rapport à ce qu’on en sort. »
Victor : Bah oui, c’était vrai, ça. Mais bon. Et en termes de retombées, quels effets ça a eu, ce classement ? Est-ce que tu trouves que, par exemple, ça a eu un effet positif sur les villes, qui se sont dit « Ah, ok, on a des progrès à faire, on a identifié des pistes d’action. » Est-ce que ça a eu une certaine efficacité, de ce point de vue-là ?
Isabelle LESENS : Je sais pas le mesurer, ça. Je ne sais pas du tout. Il y a eu un fort retentissement, ce qui est très important, déjà. Ça veut dire que « Ah oui, le vélo, c’est important. » Enfin, ça a commencé un peu à poser la question du vélo dans le domaine public, en fait. En fait, c’est ça. Je crois, l’effet le plus important. Voilà. Puis ceux qui étaient très en-dessous, ils étaient vexés. C’est pas pour autant qu’ils ont changé grand-chose, sans doute, d’ailleurs. Mais voilà. Mais surtout, ça a imposé le vélo dans le discours, je dirais. Il y a eu d’autres événements plus tard qui ont aussi imposé le vélo, d’ailleurs. Je t’en parlerai si jamais tu me poses la question.
Victor : Oui, pour les autres événements, on va y revenir dans d’autres épisodes, je pense. Et concernant ce classement, aujourd’hui, il y en a des nouveaux, il me semble, qui sortent. Qui est-ce qui s’est emparé du sujet ? C’est les associations qui les réalisent ?
Isabelle LESENS : D’abord, il y a les Allemands qui en ont fait, après. J’ai quand même inspiré un peu tout le monde. Ça a déclenché ça. Les Allemands en ont fait un. Et maintenant, effectivement, la FUB, Fédération des Usagers de la Bicyclette, qui regroupe les associations de cyclistes urbains, comme on dit, en France, fait maintenant, depuis quelques temps.Enfin, c’est aussi une sorte de palmarès. C’est les associations qui donnent leur avis, et puis, ils font demander aux citoyens ce qu’il y a de bien, ce qu’il n’y a pas de bien. Enfin, c’est un certain nombre de critères. Eux, c’est beaucoup plus, évidemment, chiffré et scientifique, si on veut. C’est comme une enquête sociologique, un petit peu. Par contre, ce n’est pas sympa de ma part, mais je ne retrouve pas le nom de leur programme que je connais. Enfin, oui. Maintenant, la FUB le fait, en tout cas, et c’est intéressant sur le moyen terme. À l’année X, comme en plus, c’est vraiment l’avis des personnes, il y a pas mal de biais, je suppose. Tout le monde suppose, il n’y a pas que moi. Mais si on compare sur plusieurs années et sur le moyen terme, on peut voir quand même les villes qui progressent ou qui ne progressent pas. Mais il faut aussi se rendre compte, ça, c’est moi qui parle, les avis des citoyens, ce n’est pas forcément le reflet total de la réalité. Par exemple, on te dit, un carrefour est dangereux, et moi, je rectifie, je dis, non, il fait peur. Nuance. Par exemple. Et ce qui est dangereux, c’est s’il y a des accidents. Mais ça, les citoyens ne le savent pas, mais ils n’ont pas les chiffres, en tout cas. C’est un exemple.
Victor : Écoute, sur cette aventure, ce Tour de France et le classement des bicyclables que tu en as tiré, est-ce qu’il y a d’autres choses à ajouter, des anecdotes ou des points que tu aurais voulu aborder que je n’ai pas abordé moi-même ?
Isabelle LESENS : Je ne crois pas, non. Non, non, c’est une très bonne interview.
Victor : Eh bien, écoute, merci beaucoup, alors, Isabelle, d’être venue sur le podcast Vélotaf.
Isabelle LESENS : Eh bien, je t’en prie, c’est avec plaisir.